Kinshasa : Denis Mukwege dénonce trente ans d’impunité et réclame des actes concrets pour la justice
Par Joël Konde Trente ans après le massacre de Lemera, le constat demeure accablant : des crimes documentés, des victimes toujours en attente de justice et une impunité que le docteur Denis Mukwege considère comme l’un des facteurs de la répétition des violences en République démocratique du Congo. Le prix Nobel de la paix 2018 […]
Joel Konde
11 octobre 2026 · 5 min de lecture

Par Joël Konde
Trente ans après le massacre de Lemera, le constat demeure accablant : des crimes documentés, des victimes toujours en attente de justice et une impunité que le docteur Denis Mukwege considère comme l’un des facteurs de la répétition des violences en République démocratique du Congo.
Le prix Nobel de la paix 2018 est intervenu par visioconférence depuis Bruxelles lors de la plénière extraordinaire du Parlement des étudiants, organisée le mardi 6 octobre 2026 au Centre culturel Boboto, à Kinshasa. Son message repose sur une exigence : la mémoire des victimes doit désormais s’accompagner d’actions judiciaires concrètes.
Lemera : un crime toujours en attente de justice
Le choix du 6 octobre n’est pas anodin. Cette date marque le trentième anniversaire de l’attaque de l’hôpital de Lemera, dans le Sud-Kivu, en 1996. Au moins 37 personnes, parmi lesquelles des patients et des membres du personnel médical, y ont été tuées, selon les sources mentionnées dans le compte rendu de la rencontre.
Denis Mukwege, qui dirigeait alors cet établissement, inscrit cette tragédie dans le cycle de violences qui allait marquer durablement l’est de la RDC. Trente ans plus tard, il appelle à dépasser la commémoration pour répondre aux attentes des victimes et de leurs familles.
Le rapport Mapping, toujours au cœur du débat
Pour le gynécologue congolais, documenter les crimes ne suffit pas : encore faut-il donner une suite judiciaire aux faits recensés.
Publié en 2010 par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, le rapport Mapping répertorie 617 incidents parmi les violations les plus graves commises en RDC entre 1993 et 2003. Il relève que certains faits pourraient, selon les circonstances et les éléments de preuve disponibles, constituer des crimes de guerre ou des crimes contre l’humanité.
Seize ans après sa publication, Denis Mukwege réclame que les recommandations de ce rapport se traduisent par des enquêtes, des poursuites et des politiques publiques répondant aux besoins des victimes.
Justice transitionnelle : vérité, justice, réparations et non-répétition
Lors de son intervention, Denis Mukwege a plaidé pour la mise en œuvre effective de la justice transitionnelle. Celle-ci doit, selon lui, reposer sur quatre piliers : le droit à la vérité, la justice, les réparations et les garanties de non-répétition.
Il appelle notamment à préserver les lieux où des crimes ont été commis, à protéger les victimes et les témoins, à établir les responsabilités et à poursuivre les auteurs ainsi que les commanditaires des crimes les plus graves.
Ces exigences rejoignent les recommandations formulées dans différents travaux des Nations unies consacrés à la justice transitionnelle en RDC. Elles visent à faire de la reconnaissance des souffrances subies le point de départ d’une réponse judiciaire et institutionnelle durable.
Réformer l’État pour prévenir de nouvelles violences
Denis Mukwege ne limite pas son plaidoyer à l’action des tribunaux. Il établit également un lien entre la lutte contre l’impunité, la réforme du secteur de la sécurité et l’assainissement de la fonction publique.
À ses yeux, les garanties de non-répétition reposent sur des institutions capables de protéger les citoyens et de mettre fin aux mécanismes qui permettent aux violations graves de rester sans conséquence.
Les Nations unies ont déjà souligné la nécessité de mieux coordonner les efforts congolais en matière de désarmement, de justice, de réparations et de réforme du secteur de la sécurité. Pour Denis Mukwege, ces différents chantiers doivent contribuer à une même ambition : empêcher que les crimes du passé se reproduisent.
La jeunesse face à une responsabilité historique
Le choix du Parlement des étudiants pour accueillir ce débat donne une portée particulière à l’intervention. Denis Mukwege a invité la jeunesse à connaître les crimes du passé, à refuser leur banalisation et à exiger des résultats concrets dans la lutte contre l’impunité.
Organisée autour du thème « 30 ans de guerre, 30 ans d’impunité : notre responsabilité pour l’avenir », la rencontre entendait ouvrir un dialogue entre étudiants, responsables politiques, représentants de la société civile et acteurs du monde académique.
Au-delà du devoir de mémoire, le débat a ainsi posé la question de la responsabilité des nouvelles générations dans la construction d’un avenir fondé sur la justice et le respect des droits humains.
De Bruxelles à Kinshasa, une même exigence
Depuis Bruxelles, où il se trouvait à l’occasion des activités liées au trentième anniversaire de Lemera, Denis Mukwege a également insisté sur la responsabilité des autorités congolaises et de la communauté internationale.
Son approche repose sur une conviction : les mécanismes internationaux ne peuvent produire d’effets durables sans appropriation nationale ni mise en œuvre effective.
Son appel du 6 octobre 2026 vise donc à transformer les engagements en faveur de la justice et de la mémoire en décisions concrètes, à la hauteur des attentes des victimes et de la jeunesse congolaise.
Thérèse Kulungu relaie le plaidoyer pour la justice
Les échanges à Kinshasa ont également été marqués par la participation de Me Thérèse Kulungu, membre du conseil d’administration de la Fondation Panzi. Aux côtés des autres intervenants réunis au Centre culturel Boboto, elle a pris part aux discussions consacrées à la justice et à la responsabilité collective.
Sa participation a prolongé le plaidoyer de Denis Mukwege : faire de la mémoire des victimes un point d’appui pour établir les responsabilités, garantir des réparations et prévenir de nouvelles violences.
Trente ans après Lemera, l’exigence demeure entière : donner une traduction concrète aux engagements pris, afin que les victimes obtiennent enfin vérité, justice et réparation.
Article importé depuis Afrique Direct News