Assossa, Gambela, Birmanie, Victoire : quand les avenues de Kinshasa racontent l’histoire
Par Joël Konde À Kinshasa, certains noms d’avenues semblent tellement familiers que l’on oublie de s’interroger sur leur origine. Assossa, Gambela, Saïo, Birmanie, Éthiopie, Khartoum ou encore Victoire : derrière ces appellations se cache une histoire qui dépasse largement les frontières congolaises. Ces artères conservent la mémoire de la participation des soldats et des porteurs […]
Joel Konde
8 octobre 2026 · 4 min de lecture

Par Joël Konde
À Kinshasa, certains noms d’avenues semblent tellement familiers que l’on oublie de s’interroger sur leur origine. Assossa, Gambela, Saïo, Birmanie, Éthiopie, Khartoum ou encore Victoire : derrière ces appellations se cache une histoire qui dépasse largement les frontières congolaises. Ces artères conservent la mémoire de la participation des soldats et des porteurs congolais aux deux guerres mondiales, au sein de la Force publique, l’armée du Congo belge.
Elles constituent une véritable carte de mémoire, inscrite dans le paysage quotidien de la capitale. Pourtant, beaucoup d’habitants les empruntent sans connaître les événements, les sacrifices et les parcours humains auxquels elles renvoient. Comprendre leurs noms permet de retrouver une partie de l’histoire congolaise souvent reléguée au second plan.
L’expansion de Léopoldville, notamment pendant et après la Seconde Guerre mondiale, entraîne l’aménagement de nouveaux quartiers africains au sud de l’ancienne cité. C’est dans ce contexte que se développe la « nouvelle cité », associée au nom de Dendale. Il faut toutefois distinguer son aménagement, au milieu des années 1940, de l’organisation communale de 1957. Les territoires de Dendale, devenue Kasa-Vubu, de Kalamu et de Ngiri-Ngiri appartiennent à cette histoire urbaine. (kasa-vubu.cd, kinshasa101.rssing.com)
Pour comprendre les noms de plusieurs de leurs avenues, il faut revenir à 1940. Le 10 mai, l’Allemagne envahit la Belgique. Le 28 mai, l’armée belge capitule sur décision du roi Léopold III. Cette capitulation militaire ne signifie cependant pas que le gouvernement belge abandonne définitivement la guerre, ni que le Congo belge cesse toute participation au conflit.
Le gouverneur général Pierre Ryckmans soutient la poursuite de la lutte aux côtés des Alliés. Le ministre des Colonies, Albert de Vleeschauwer, contribue également à engager les ressources du Congo dans cet effort. La colonie joue ainsi un rôle économique et militaire important, tandis que le gouvernement belge poursuit la guerre depuis l’exil. (belgiumwwii.be)
En Afrique orientale, les troupes de la Force publique participent à la campagne contre les forces italiennes qui occupent l’Éthiopie, alors également appelée Abyssinie. L’opération s’inscrit dans une coopération avec les Britanniques. Les déplacements sont éprouvants : navigation, transports routiers et longues marches se succèdent, avec des difficultés de ravitaillement et des conditions sanitaires particulièrement dures.
Les noms Assossa et Gambela rappellent deux localités éthiopiennes associées à cette campagne de 1941. Saïo évoque une victoire majeure : le 3 juillet 1941, la Force publique accepte la demande italienne de cessation des hostilités. Sous le commandement du général Auguste-Édouard Gilliaert, les contingents engagés contribuent à la défaite italienne dans cette partie de l’Afrique. Le souvenir de ces opérations se retrouve ensuite dans la toponymie congolaise. (belgiumwwii.be, congoprofond.net)
Birmanie renvoie à un autre théâtre de la Seconde Guerre mondiale, situé en Asie. Son origine ne doit donc pas être confondue avec celle des avenues rappelant les combats d’Éthiopie. Une unité médicale venue du Congo participe à l’effort allié dans la région indo-birmane, où les forces britanniques affrontent l’armée japonaise. Cette contribution explique l’inscription du nom Birmanie dans la mémoire urbaine kinoise. (larepublica.cd, congoprofond.net)
Les avenues Éthiopie et Khartoum complètent cet ensemble. La première rappelle le territoire de la campagne contre l’occupation italienne ; la seconde renvoie à la capitale soudanaise et au contexte du passage des contingents par le Soudan. Selon le récit publié par Congo Profond, ces appellations traduisent la volonté de conserver dans la ville le souvenir du parcours des troupes.
La même source associe l’avenue de la Victoire à une marche militaire célébrant le retour des combattants, depuis le camp Léopold, aujourd’hui camp Kokolo, vers le secteur de l’actuel Matonge. Cette explication mérite d’être présentée comme un récit historique rapporté, plutôt que comme un fait définitivement établi par un acte officiel de dénomination. (congoprofond.net)
L’avenue Force, quant à elle, renvoie à la Force publique. Le croisement des avenues Force publique et Gambela accueille un mémorial des anciens combattants, à proximité du Home des anciens combattants et du marché Gambela. Ce lieu rappelle que les noms des rues ne constituent pas les seuls témoignages de cette histoire : des espaces de rassemblement et de commémoration lui sont également associés. (acp.cd)
D’autres avenues renvoient à la Première Guerre mondiale. Dodoma, Kitega, Kilosa, Mahenge et Usoke rappellent les campagnes menées contre les forces allemandes en Afrique orientale. Ces noms se rencontrent notamment dans les anciennes communes de Kinshasa, Barumbu et Lingwala. On peut également citer Tabora et Kigoma, deux appellations liées à cette mémoire militaire et présentes dans la nomenclature kinoise. (acp.cd, acp.cd, mediacongo.net)
Il serait néanmoins excessif d’affirmer que toutes les autres rues de Kasa-Vubu et de Ngiri-Ngiri portent les noms de localités traversées par les soldats. Chaque appellation demande une vérification particulière.
Préserver cette mémoire suppose aussi de regarder au-delà des victoires. Les soldats congolais, les porteurs et les personnels médicaux ont supporté des épreuves considérables dans un système colonial profondément inégalitaire. Des plaques explicatives, des parcours scolaires et une meilleure valorisation des lieux de mémoire permettraient de rendre leurs histoires accessibles. Derrière ces avenues se trouvent des hommes : leur contribution mérite d’être connue, transmise et reconnue.
Article importé depuis Afrique Direct News