Et si Joseph Kabila était le seul « vrai partenaire » de Félix Tshisekedi ?
Par Patrick Mbeko Cela peut paraître contre-intuitif, voire franchement étrange dans le contexte politique actuel de la République démocratique du Congo. Pourtant, une question mérite d’être posée : et si, paradoxalement, Joseph Kabila était aujourd’hui l’un des rares acteurs politiques avec lesquels Félix Tshisekedi pourrait encore construire une relation politique fondée sur des rapports de […]
Joel Konde
1 octobre 2026 · 7 min de lecture

Par Patrick Mbeko
Cela peut paraître contre-intuitif, voire franchement étrange dans le contexte politique actuel de la République démocratique du Congo. Pourtant, une question mérite d’être posée : et si, paradoxalement, Joseph Kabila était aujourd’hui l’un des rares acteurs politiques avec lesquels Félix Tshisekedi pourrait encore construire une relation politique fondée sur des rapports de force clairement assumés ?
La question peut surprendre. Les relations entre les deux anciens partenaires se sont considérablement détériorées depuis la rupture de la coalition FCC-CACH. Les déclarations politiques, les accusations réciproques et les recompositions successives du paysage politique congolais donnent désormais l’image de deux camps profondément opposés.
Mais la politique congolaise nous a appris qu’il faut parfois regarder au-delà des apparences.
À mes yeux, Joseph Kabila apparaît paradoxalement plus prévisible que plusieurs anciens cadres du Front commun pour le Congo qui ont quitté son camp pour rejoindre l’Union sacrée de la nation.
Prenons simplement le cas de Lambert Mende. Comme beaucoup d’autres responsables ayant longtemps occupé des fonctions importantes sous Joseph Kabila, il se retrouve aujourd’hui dans une configuration politique favorable au pouvoir de Félix Tshisekedi.
Cela signifie-t-il nécessairement que sa loyauté envers l’actuel chef de l’État est profonde et définitive ?
Chacun peut se faire sa propre opinion.
Mais l’histoire politique congolaise invite à la prudence lorsqu’il s’agit des fidélités politiques.
L’adversaire déclaré et l’allié circonstanciel
Il existe une différence fondamentale entre un adversaire politique assumé et un allié circonstanciel.
Avec un adversaire, chacun connaît généralement la position de l’autre. Les intérêts sont identifiés, les lignes rouges sont visibles et les rapports de force peuvent être évalués.
Avec un allié dont l’engagement dépend essentiellement des circonstances, la situation devient beaucoup plus difficile à anticiper.
C’est précisément là que se trouve le paradoxe Kabila-Tshisekedi.
Les deux hommes se connaissent politiquement. Ils ont gouverné ensemble indirectement à travers la coalition FCC-CACH. Ils connaissent leurs méthodes respectives, leurs réseaux, leurs forces et leurs faiblesses.
Ils ont également traversé une expérience politique exceptionnelle : une transition du pouvoir entre deux présidents issus de camps longtemps opposés.
Après l’élection présidentielle de décembre 2018 et l’investiture de Félix Tshisekedi en janvier 2019, le nouveau président s’est retrouvé dans une situation institutionnelle particulièrement complexe.
Joseph Kabila quittait la présidence, mais son camp conservait alors une influence considérable au Parlement et dans plusieurs institutions.
La coalition FCC-CACH est née de cette réalité.
Elle n’était probablement pas une alliance idéologique. Elle reposait avant tout sur un rapport de force politique.
Et c’est justement ce qui la rend intéressante aujourd’hui.
Le mystérieux « deal » de 2018
Depuis l’alternance de 2019, beaucoup de choses ont été dites concernant l’existence supposée d’un accord politique entre Joseph Kabila et Félix Tshisekedi.
Des responsables politiques, des chercheurs et différents médias ont évoqué l’existence d’arrangements entre leurs camps. Mais le contenu précis de ces arrangements n’a jamais été rendu public de manière complète et incontestable.
Cette absence d’informations nourrit naturellement les spéculations.
Mais un élément reste remarquable : malgré la violence politique qui a suivi la rupture FCC-CACH, Joseph Kabila n’a pas publiquement présenté un document détaillant un éventuel accord secret avec Félix Tshisekedi.
Pourquoi ?
Là encore, plusieurs interprétations sont possibles.
Peut-être qu’il n’existe aucun document correspondant aux nombreuses spéculations qui circulent depuis 2019. Peut-être existe-t-il des engagements politiques qui n’ont jamais été formalisés. Peut-être encore que les deux camps considèrent simplement que certaines discussions doivent rester confidentielles.
Nous ne pouvons pas transformer ces hypothèses en certitudes.
Mais politiquement, ce silence reste intéressant.
Pourquoi FCC-CACH a-t-il réellement échoué ?
On présente souvent la rupture entre le FCC et CACH comme le résultat inévitable de l’antagonisme entre Félix Tshisekedi et Joseph Kabila.
La réalité paraît cependant plus complexe.
Une coalition réunissant deux grandes forces politiques concurrentes produit nécessairement des tensions : partage des responsabilités, contrôle des institutions, nominations dans les entreprises publiques, réformes judiciaires, gestion du Parlement et ambitions électorales.
À cela s’ajoutaient les rivalités entre cadres des deux camps.
Certains responsables politiques semblaient parfois davantage intéressés par leur propre positionnement que par la survie de la coalition elle-même.
Et c’est ici que l’histoire devient particulièrement intéressante.
Plusieurs personnalités autrefois proches du système politique de Joseph Kabila ont ensuite rejoint ou soutenu la nouvelle majorité construite autour de Félix Tshisekedi.
Cela constitue parfaitement leur droit politique.
Mais cela révèle également une caractéristique ancienne de la politique congolaise : la capacité spectaculaire de certains responsables à changer de camp lorsque le centre du pouvoir se déplace.
L’Union sacrée et la question des fidélités
Lorsque Félix Tshisekedi a lancé l’Union sacrée de la nation, il cherchait notamment à construire une nouvelle majorité politique lui permettant de gouverner en dehors de la domination parlementaire du FCC.
La stratégie a profondément transformé le rapport de force.
Des députés, sénateurs et personnalités politiques autrefois associés à Joseph Kabila ont progressivement rejoint la nouvelle configuration.
Politiquement, l’opération fut déterminante.
Mais une question demeure : que deviendraient ces fidélités si le rapport de force changeait demain ?
C’est une question importante pour l’avenir politique du pays.
L’histoire congolaise montre que les grandes plateformes présidentielles peuvent rapidement perdre leur cohésion lorsque le pouvoir change de mains.
Les alliances se forment autour d’un président, puis certaines se dissolvent lorsque celui-ci approche de la fin de son mandat.
La RDC n’a malheureusement pas encore suffisamment développé une culture politique dans laquelle les partis sont principalement structurés autour de programmes, d’idéologies et de projets de société clairement identifiables.
Les personnalités et l’accès au pouvoir occupent encore une place considérable.
Kabila, adversaire mais interlocuteur ?
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre ma thèse.
Dire que Joseph Kabila pourrait être un partenaire politique plus prévisible pour Félix Tshisekedi ne signifie évidemment pas que les deux hommes sont politiquement proches.
Cela ne signifie pas davantage qu’ils devraient nécessairement reformer une coalition.
Il s’agit plutôt d’une observation sur la nature du pouvoir.
Un adversaire disposant de sa propre base politique et de ses propres intérêts peut parfois devenir un interlocuteur plus prévisible qu’un allié dont la position dépend entièrement de l’accès au pouvoir.
Joseph Kabila n’a pas besoin de prétendre être devenu tshisekediste.
Félix Tshisekedi n’a pas besoin de prétendre être devenu kabiliste.
Ils peuvent être adversaires.
Mais deux adversaires peuvent dialoguer lorsque leurs intérêts convergent sur certaines questions nationales.
C’est d’ailleurs le principe même du dialogue politique.
Et si le véritable enjeu était le dialogue ?
La RDC traverse une période particulièrement délicate.
Les questions sécuritaires dans l’Est, les tensions politiques internes, les débats autour du dialogue national et les rivalités entre différentes forces politiques imposent une réflexion dépassant les intérêts immédiats des plateformes.
Dans un véritable dialogue national, Félix Tshisekedi ne devrait pas seulement rencontrer ceux qui lui sont politiquement proches.
Un dialogue n’a de sens que lorsqu’il permet à des acteurs qui s’opposent de discuter.
Joseph Kabila demeure une figure importante de l’histoire politique récente du Congo. Qu’on l’apprécie ou qu’on le combatte politiquement ne change rien à cette réalité historique.
De la même manière, Félix Tshisekedi demeure aujourd’hui au centre du système institutionnel congolais en sa qualité de président de la République.
Si les deux camps disposent encore d’une capacité d’influence politique, leur confrontation permanente n’empêche pas nécessairement une discussion sur certaines questions fondamentales concernant l’avenir du pays.
La politique congolaise doit sortir du culte de la transhumance
Mais le véritable problème dépasse Kabila et Tshisekedi.
Il concerne notre conception même de la politique.
Comment construire une démocratie solide lorsque des responsables peuvent changer radicalement de discours en fonction de la personne qui contrôle les institutions ?
Comment développer des partis crédibles lorsque les convictions politiques deviennent secondaires par rapport à l’accès aux fonctions publiques ?
Comment demander aux citoyens de croire aux programmes politiques lorsque certains responsables défendent aujourd’hui exactement ce qu’ils condamnaient hier ?
Ces questions devraient intéresser tous les Congolais, quelle que soit leur appartenance politique.
La démocratie a besoin d’adversaires.
Elle a même besoin d’oppositions fortes.
Mais elle a surtout besoin de responsables capables d’assumer leurs positions lorsque le vent politique change de direction.
C’est pourquoi je préfère parfois un adversaire clairement identifié à un allié dont je ne connais pas les convictions réelles.
Joseph Kabila et Félix Tshisekedi ont leurs différends. Leur histoire politique commune est compliquée et leur confrontation actuelle est réelle.
Mais l’histoire n’est jamais définitivement écrite.
Peut-être qu’un jour, les circonstances politiques obligeront encore ces deux hommes à se parler.
Non nécessairement pour reconstruire FCC-CACH.
Non pour effacer leurs différends.
Mais simplement parce que, dans certaines périodes de l’histoire d’une nation, deux adversaires peuvent découvrir qu’ils ont davantage intérêt à se parler franchement qu’à s’entourer d’alliés qui changeront de camp dès que le vent tournera.
Et si, finalement, le paradoxe de la politique congolaise était celui-ci : l’adversaire que vous connaissez pourrait parfois être plus prévisible que l’allié qui vous applaudit aujourd’hui.
Je bois mon lait nsambarisé…
Article importé depuis Afrique Direct News